Ball Of Confusion

Je me prends à pleurer pour la plus stupide des raisons, l’absence des Phéaciens dans l’Odyssée de Christopher Nolan. J’y repense quelques jours après avoir vu le film. Après avoir vu l’éclipse. Après avoir vu mon enfant rire dans l’eau de la piscine sous un soleil de plomb, et s’être endormi dans la voiture du retour.

Je ne m’étendrai pas forcément dans ma critique du film. Sur beaucoup d’aspects, celle d’Emily Wilson qui a enflammé le discourse en ligne m’a parlé. Un élément toutefois m’a sauté aux yeux, et peut-être ai-je mal lu, mais c’est son explication peu convaincante sur l’absence évidente des dieux dans ce film (sans parler d’Athéna dont le twist à la M. Night Shyamalan m’a fait souffler). C’est évidemment volontaire, et non par peur de l’obstacle de leur représentation comme elle le suggère, même si elle avance que « Nolan’s vision of the world is not quite big enough to include real gods, or people who might be different from us« . Sur l’absence de Nausicaa et de la Phéacie, elle ajoute que cela n’aurait fait qu’embourber le récit. Et en effet, toute la narration, les allers et retours temporels sont ancrés dans le retour de la mémoire d’Ulysse chez Calypso. Après tout pourquoi pas.

Ces absences sont profondément politiques, et ancrées dans une vision du monde pas seulement étriquée mais philosophiquement pauvre, d’un moralisme autocentré et d’une absence totale de proposition, pour tout le pseudo-commentaire anachronique qui est fait. Car non, il est impossible de parler de ce film comme simple grand spectacle comme j’ai vu en réponse à la critique de Wilson. Il s’agit d’un film prétentieux, qui croit avoir une thèse et s’évertue à se signaler comme commentaire de… quelque chose (la guerre en Afghanistan ? l’immigration et les frontières ? Comment la guerre c’est mal ? Les bonnes manières ?)

Les dieux ont abandonné (s’ils ont jamais existé) un monde destiné à être éradiqué, construit sur des lois désormais bafouées. Et en même temps il n’est pas possible d’envisager un monde (celui des Phéaciens) hors de ce système, un monde qui pourrait accueillir sans malveillance, et sans la crainte de dieux que l’on a tués. Aux humains de continuer à reproduire le même, sur les bases d’une légitimité ancrée dans la légende. Les créatures existent. La magie existe. Mais ces personnages aux ascendances pourtant divines sont comme des anomalies, des ruines isolées d’un monde plus ancien et des horreurs sans le temps de l’émerveillement. Une humanité qui ne se brise pas sur ces écueils, ce serait offrir trop d’espoir et de changement (Ce qui peut expliquer la scène post-credit « Nausicaa will return in Avengers et la vallée du vent« ).

Nolan filme les humains, écrasés les uns contre les autres, séparés physiquement, piégés, sans jamais de grande alchimie, et encore moins en relation avec la nature, il y a toujours quelque chose entre. Il les filme prisonniers de ses constructions, et de celles-ci il est fier. Le cheval, les navires, eux ont le droit aux plans larges qui montrent le génie humain, celui de ses équipes aussi, et il les soumet aux intempéries et aux incendies, car tout a une fin. Les hommes se trouvent être dedans, ballottés non pas par les dieux (même invisibles) mais par des mauvais choix dont ils sont seuls responsables.

Dans tout ça je n’ai quasiment pas vu le ciel. Pour un film qui en appelle à Zeus, où il faut se diriger selon les étoiles, il n’y pas d’intérêt pour la nature ni la grandeur du ciel. Alors même qu’une éclipse est mentionnée (?) dans le texte d’Homère. Il n’y a pas de rapport à la nature. Il n’y a pas de rapport aux dieux. Il y a les humains, leurs lois, leurs crimes, et les conséquences de leurs actions. Des visages tiraillés, des tours qui s’effondrent, du bois trempé. Quelques buissons épars, de jeunes oliviers.

L’Odyssée est moins une adaptation du texte antique qu’un remake d’American Sniper pour des libéraux, mais avec des arcs. C’est L’homme qui tua Liberty Valance… toujours avec des arcs. Un vétéran détruit par la guerre et néanmoins homme providentiel, un colon impérialiste qui se demande si telle est vraiment la volonté de Dieu (au singulier of course) pour la suivre en fin de compte même si c’est juste la sienne. Je pense au film de John Ford en particulier, car c’est le récit (imbriqué lui aussi) du Wild West qui a pu se soumettre à l’état de droit, mythe fondateur de la force du prince machiavélique qui laisse place à la justice républicaine des Lumières. Tout ça pour conclure qu’il incombe aux générations suivantes de gérer les conséquences de l’Empire, tandis que les anciens vivront dans les terres de l’Ouest, l’Aman de Tolkien, où le futur Occident qui devra à jamais se rappeler du sacrifice de leur bienfaiteur de l’ombre et de tous les autres, sans tellement penser à ne pas faire que ça se reproduise, never again.

Nolan ne propose pas de théologie, il ne propose pas de système, il propose le regret et la culpabilité comme valeurs fondamentales. Comme dans la seule scène réellement évocatrice de la réalité (si lointaine pour son protagoniste et son réalisateur cependant) de l’horreur de la bombe atomique dans Oppenheimer. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Après Prométhée et l’Odyssée alors, j’attends un troisième mythe grec par Nolan. J’ai peur pour Antigone.

Qu’aurait pu dire Nausicaa ? Qu’il était possible de vivre autrement, en accord avec. L’humanité capable d’empathie, d’harmonie. Une autre civilisation possible. Ah oui, cela aurait sans doute tout ruiné, une autre civilisation. Un idéal qui détruirait si simplement l’idée qu’il faille reproduire le même, mener à son bout la vengeance, l’action du film d’action, laisser Télémaque reprendre le flambeau sur les cendres des horreurs de son père.

Dans les tableaux du Lorrain et de Turner qui se répondent à la National Gallery, le ciel est immense, le soleil aveuglant et la société rêvée. Peut-être Nolan s’y réfère-t-il dans sa vision de l’horizon à l’Ouest, soleil couchant, rare plan du ciel et du soleil. Tout particulièrement, Le Lorrain peint la construction de Carthage et Turner sa chute. Nolan lui n’en sait foutrement rien de ce qu’il dépeint, après tout c’est aux générations futures de se débrouiller.

Bref, ce film m’a profondément frustrée, et, comme pour l’éclipse, j’aurais aimé qu’il soit catalyseur d’une radicalisation. Car on ne peut se satisfaire de la médiocrité de l’art ni de nos politiques.

I wish you could see how different things could’ve been.

C’est même pas la rentrée. On est même pas mi-août. Sans doute les rayons d’hypermarché débordent de feutres et de cartables, j’ai l’odeur du plastique dans le nez rien que d’y penser. Mais nous nous trouvions alors à côté d’un bled sans commerce, lorsque j’ai eu ce rêve, avant de revenir à Bordeaux, de voir le film et l’éclipse. Le supermarché le plus proche n’avait en tête de gondole que des produits « terroir » favoris des touristes anglais ou néerlandais.

Et pourtant voilà que reprenaient les cauchemars d’école, d’aller à l’école dans ce cas précis. De les voir, de vous voir (j’espère secrètement que tu me lis, camarade). Je ne sais jamais si je suis ado, adulte, je ne me vois pas. Dans mon rêve je suis en retard, je cours à corps perdu pour prendre le bus. Je les vois traverser la rue alors que le bus va trop loin, je vais être en retard. On se moque ou on m’ignore. Ils savent ce qu’ils sont, ce qu’ils valent, l’avenir qui leur est promis. On ne me dit pas ce qu’il faut faire, pour aller à l’école, pour y réussir, ce qui vient après. Collège, lycée, j’attends de comprendre, que quelqu’un m’explique, j’ai eu une bonne note au bac sur l’Odyssée mais je ne sais pas ce que j’ai fait. Je regrette encore de ne pas avoir demandé ma copie. Le rêve touche à sa fin, en retard encore, cours manqués, chaque erreur est fatale, je vais continuer à aller en cours jusqu’à la fin de ma vie sans comprendre les commentaires à l’encre rouge. Comment changer ?

Pourtant j’ai changé. Et j’ai ce matin mon école primaire à l’esprit. Dans la cour, il y avait (il y a toujours) une fresque qui relate les aventures d’Ulysse. Des dessins noirs sur fond blanc, peints par des enfants avant nous. Lorsque j’étais à l’école, la cour n’était qu’une dalle de béton gris, rythmée de trois arbres maigrelets. J’y ai vu du sang, du verre, on y courait, on y jouait et on s’y faisait mal. Je suis allée voir, aujourd’hui, j’ai découvert qu’elle avait été transformée, comme tant d’autres, en oasis. Suiting. Je me dis que ce n’est pas suffisant, mais c’est déjà ça. L’insatisfaction doit laisser place à Nausicaa et la révolution. Je vois les gens se rassembler pour l’éclipse, j’espère qu’ils resteront ensemble et discuteront, un nouveau nuit debout, de nouveaux ronds points, de nouvelles oasis.

Photographie de la « cour oasis » sur le site de l’académie de Paris, octobre 2025.

Après le passage de l’éclipse, après le coucher du soleil, nous avons vu les premières étoiles filer. Nous avons mis les pieds dans l’eau de la piscine et Cosmic Explorer comme bande son de ce moment volé à mon adolescence, allongées sous le ciel immense. Cela faisait des années que je n’avais pas pris le temps. Je me remémore l’angoisse de ma petitesse alors face à l’univers. À ma gauche, une adolescente me parle de son sentiment inverse, le soulagement face à l’inconséquence de nos échecs et de nos fautes dans un monde si étendu.

Mon fils était trop jeune pour vivre cette éclipse. J’aimerais qu’il en vive une, avec moi, avec le monde, qu’il y ait un horizon commun à regarder le soleil dans les yeux et à se dire que l’univers est incroyable, la vie fantastique, et qu’il faut faire mieux, qu’on aurait déjà dû faire mieux.

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