Both of these things can be true

J’ai joué à Life is Strange: Reunion. Ça devait être ma

Part 2 of 2

La première partie a été écrite mercredi 20 mai alors que je venais de terminer le jeu, elle s’arrêtait juste avant que je ne le commence. Je ne pensais évidemment pas en faire une critique mais je me voyais continuer à m’épancher immédiatement après, dérouler ce deuxième blogpost que j’avais promis en un flux de conscience à fleur de peau. D’une certaine manière c’est ce que j’avais fait en 2018 dans une lettre rédigée après avoir joué à Before The Storm (le prequel au tout premier jeu LiS) et pleuré toute la nuit.

J’ai fini le jeu avant d’aller chercher A. à la crèche. En rentrant, il y avait une chaussette taille 19-22 égarée sur le trottoir. Je l’ai prise en photo. Elle était à sa taille et à motif de baleines. Les animaux marins sont après tout courants dans la mode enfant. En tant que mère, ils m’apparaissent moins genrés que les lions ou les biches, plus lointains, peut-être moins typiquement nerdy que les dinosaures mais plus exigeants scientifiquement que les extraterrestres. Le political compass des motifs pour enfants est là il attend d’être fait. Bref, pas surprenant. En tant que fan de LiS, j’ai cependant immédiatement pensé au jeu. J’ai pensé au fait que A. ne jouerait probablement jamais à ce jeu. Il ne lirait jamais dans ces vulgaires baleines, cette chaussette échouée sur le bitume, le deuil et l’abandon, le condensé d’une relation mère fille. Il n’y aurait que l’anxiété environnementale qui nous rapprocherait, tournés vers un avenir extrême et incertain. A. était tout contre moi en porte-bébé, je l’ai serré un peu plus, sa tête lovée sous mon menton.

Et puis le soir même j’ai écrit cette première partie, j’ai à nouveau senti le vide en moi. Oriane et A. devaient partir pour le long week-end de la Pentecôte. Encore en convalescence je ne pouvait pas me permettre ce voyage. Ce vide allait donc occuper tout l’espace, let it. J’ai voulu échapper à cette tentation initiale, sit with it. J’y reviendrais avec un certain recul, adulte.

Vendredi matin donc je les ai accompagné à la gare. Plutôt que de rentrer, j’ai erré dans Paris. Des gens seuls et des groupes d’amis se retrouvaient aux terrasses. Le week-end avait-t-il déjà commencé ou bien est-ce que ces personnes étaient si bien organisées, surbookées et matinales qu’elles se faisaient des petits déjeuners avant le taf ? À mon tour de me poser dans un petit café. Un golden latte, quelques dessins accrochés aux murs, et des impressions dans un présentoir. Les ailes d’un papillon bleu dépassent. Je les prends en photo.

Des clichés insignifiants, pourtant ceux que je retiens plutôt que d’autres.

Le temps d’une soirée je sors de ma bulle. La canicule s’installait et avec ML et Ar. nous sommes allées comme des milliers d’autres trainer sur les quais. C’est moi qui ai fixé le rendez-vous. L’été de mon bac, c’est là que je me suis baignée dans la Seine à l’aube, je l’évoque brièvement, un sourire en coin à la fois gênée de la bêtise adolescente et quelque peu mélancolique. En face, Jussieu, les cours de danse. On parle de nos travails, de nos familles, quelles sont les prochaines étapes ? Sur le chemin du retour, plutôt que de repartir rive droite je marche avec elles, on remonte la rue du Cardinal Lemoine, la rue Clovis, on passe le Panthéon jusqu’à se dire enfin au revoir devant le Burger King du Luxembourg. « Avant c’était un Quick, avec une super piscine à balles ». C’est une des seules anecdotes que je leur impose dans ce quartier qui en fourmille. J’aurais aimé m’arrêter tous les cinq mètres.

Depuis longtemps l’idée d’une carte de mes souvenirs me travaille ; ces lieux traversés qui n’ont gardé aucune trace de mon passage, réduits en coordonnées, seront fixés à ma géographie intime. Emotional data mining. Est-ce une manière de rapprocher ma vie d’un jeu narratif ? Un point and click intrusif ? J’imagine également scanner mes archives : carnets, billets, trinkets, flyers, autant d’objets avec lesquels interagir, d’où émanerait un monologue fantomatique.

Dans Reunion, il est possible de collecter des photos lorsqu’on joue Max et divers objets et dessins lorsqu’on joue Chloe. C’est un lieu commun du jeu vidéo, une quête annexe qui pousse à rejouer par désir de complétion. Les objets avec lesquels on interagit d’une simple commande offrent quant à eux la possibilité d’en apprendre plus sur un lieu, une personne, le lore de cet univers. Parmi ces objets, il y a le carnet de Safi. Safi est le personnage central de Life is Strange: Double Exposure, amie de Max, poétesse. Déjà dans ce précédent opus on pouvait lire plusieurs de ses textes. De retour dans Reunion, elle est malheureusement reléguée à un rôle secondaire, ce carnet est le peu qu’on glane d’elle. Max aussi a un carnet, riche, coloré, mêlant ses photos, croquis et pensées de manière élaborée et s’enrichissant au cours du jeu pour synthétiser l’avancement de l’intrigue et les pistes de réflexion. Il y a dans ces pages un vrai travail de conceptualisation qui fait que je lorgne évidemment sur les fac simile (non) officiels des carnets des différents jeux, et que je vois des fans réaliser elles-mêmes leurs reproductions. Le carnet de Safi est un carnet sobre, un peu trop, un simple texte à l’encre noir. Ce n’est pas vraiment out of character, mais ils auraient au moins pu y mettre quelques ratures je ne sais pas. Enfin de toute façon on en voit que deux pages.

Et lorsque j’ai lu ces deux pages, datées du 20 et 21 septembre, et les poèmes qui y sont composés, je n’ai pas pu m’empêcher de retourner à mes propres archives et de trouver un écho entre la poésie, l’expression des sentiments de Safi et la mienne. Alors… je ne jugerai pas la qualité de ces deux poèmes d’une écrivaine qui, in universe, est talentueuse, et de ce que ça dirait peut-être de mes propres poèmes. Ce sont des phrases, des tournures, des emprunts. C’est aussi l’imagerie. Au cœur de Reunion, il y a un incendie, il y a aussi une métamorphe (shapeshifter), difficile de faire plus on the nose. Je crois me souvenir que j’avais explicitement LiS pour le Day 2 de « Quelques poches d’univers ». Était-ce le cas pour « Selective bugs in the memory chip » ou « L’empreinte forme l’extinction » ?

Ici ces poèmes sont un code à peine voilé (paresseux ?) de l’intrigue, celle d’une réalité fracturée. Les images et thématiques appelées sont si simples et omniprésentes dans la culture. Mais je ne peux pas ne pas être troublée lorsque je l’associe à quelques-uns de mes textes. J’aime à croire que ma sensibilité à cette série a finalement alimenté mon imaginaire jusqu’à l’anticiper, et qu’ainsi je justifie la nécessité organique à ces suites (qui divisent les fans) d’exister. Je n’ai pas ce pouvoir. Je n’ai pas cette prétention. C’est somme toute le petit réconfort d’une smol bean dans un univers étriqué.

Surtout, je réalise avec un certain soulagement que je ne suis pas la protagoniste (mind you je suis celle de ma propre vie). Dans le jeu il est possible de jouer Max et Chloe. Mais pas Safi. C’est à autrui d’ouvrir mon livre, et c’est à autrui de me percevoir comme iel me perçoit. Je m’expose au monde, à lui de cliquer. Pas question de revenir en arrière sur mes choix.

Les jeux LiS sont fondamentalement construits autour de choix. Et avec eux viennent les regrets. Il n’y a pas que des objets à collectionner mais également des fins. Si le personnage de Max a le pouvoir de remonter le temps, le joueur peut lui reprendre du début ou à n’importe quel chapitre. En retraçant l’historique de mes parties, sur Steam, sur PS4 puis PS5, je me rends compte que j’ai finalement peu joué à ces jeux. Et quand j’y ai rejoué, ce n’était pas pour faire des choix différents. Au début de ma convalescence, je me disais que j’allais rejouer à tous les jeux avant de me lancer dans le dernier. Mais j’ai eu peur, peur de devoir affronter les choix que j’avais déjà faits. Ceux-ci ne sont réapparus que comme options au lancement de la partie, puisque les événements des précédents jeux influeraient directement celle-ci, j’ai consciencieusement repris ceux que j’avais fait.

Contrairement à ce qui peut être dit, Reunion ne défait pas les choix précédents (ou plutôt LE choix, celui du premier LiS). La trame peut paraître forcée pour essayer de réconcilier deux réalités distinctes et deux camps (Bay vs. Bae) mais dans le timey wimey de cet univers ça me paraît logique. Pour résumer, les événements de Double Exposure ont fait entrer en collision les deux réalités issues de l’ultime choix de LiS. Max, en tentant de défaire le drame au cœur de Double Exposure, consciemment ou non, est également revenue sur son choix initial 10 ans plus tôt. Reunion se construit sur les conséquences de cette fusion forcée. On pourrait croire qu’il s’agit d’une volonté de satisfaire tout le monde (dans le public des joueureuses) alors même que cela remet en question tout l’investissement émotionnel investi depuis 10 ans dans une décision déchirante. Comme si le deuil et la culpabilité n’avaient plus lieu d’être.

Mais c’est bien parce que c’est un jeu vidéo que ça fonctionne. Rien n’est effacé de notre expérience, de la même manière que rien n’est effacé des mémoires parallèles de Chloe et Safi. Au contraire, les souvenirs d’Arcadia Bay ne sont pas dédoublés pour Max qui vit avec son choix. Max est une adulte qui vit avec. Elle s’est construite avec. Devenue professeure, elle n’arrête jamais de prendre soin de ceux qui ne devraient jamais vivre ça, ses étudiants, celle qu’elle a connue adolescente. Et c’est parce qu’elle prend soin d’eux qu’elle soigne la réalité. Apprendre du bouleversement, de la réécriture de sa propre vie, est un soulagement et non une frustration. Ce à quoi elle n’est pas parvenue adolescente a fini par se réaliser parce qu’elle est devenue celle qu’elle est.


Pushed you away, found my own escape
Ripped the page
We were so naïve
I took time to grieve what I thought you were to me

ELORA – Blood Moon, 2026

Je suis restée plusieurs jours un peu prostrée. J’ai pas mal travaillé sur une intervention militante que je donnais la semaine suivante, mais j’avais du mal à me voir jouer, lire ou regarder quoi que ce soit. Et puis j’ai lancé Lovesick, Frieren et Mixtape, un peu tout en même temps. Et à leur façon, ils traitent également de la nostalgie, ou plutôt justement du refus de celle-ci. J’aurais pu faire un post d’analyse pour chacun.

Plusieurs groupes de musique que j’ai découverts à l’adolescence fêtent leurs 20 ans cette année. Los Campesinos! fait sa tournée « Vincenial Cringe », Get Well Soon vient de sortir un nouvel album et une vidéo anniversaire

Et le mot qui revient est Grateful.

Dans Mixtape, la protagoniste Stacey s’adresse directement à nous pour nous dire que « Soon you won’t be listening to music, you’ll be listening to who you were« . Il y a une part de vérité, pour autant c’est ce que j’appellerais la nostalgie précoce des temps présents. L’enfance, l’adolescence, ne sont réellement que des moments initiatiques et déterminants, brutaux, bouleversants. Combien de violences on leur impose ! Lors des retrouvailles entre Chloe et Max, la musique qui joue dépend du CHOIX originel, rappel appuyé quoiqu’émouvant. Elle n’est pas que ça, c’est justement une réécriture, une surimpression. Réutiliser cette musique affirme notre faculté à toujours enrichir de sens le souvenir premier, en créer de nouveaux, reprendre le contrôle. C’est un baume sur les cicatrices.

Je n’ai pas assez pris soin de l’enfant que j’ai été. J’espère prendre soin de ceux après nous.

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