Highschool Lover

Quand j’ai quitté Twitter, j’ai récupéré précautionneusement l’archive de mes comptes. Quand j’ai quitté Spotify aussi. Parce que Internet c’est la vraie vie et que nos consommations aussi. J’avais évidemment un attachement particulier à un réseau auquel j’ai consacré beaucoup trop de mon temps, et grâce auquel j’ai créé des liens et façonné mes opinions. Sur Spotify déjà j’avais réussi à transférer les playlists de mon Itunes de l’époque, même si pour une raison que j’ignore je n’avais jamais réussi à les lire, ce compte était aussi mémoire d’une époque révolue.

J’avais commencé à utiliser Twitter une première fois en 2009-2011 puis j’avais supprimé mon compte. On avait jamais lancé notre bienbienbien et mes seules interactions étaient avec des gens que je connaissais déjà de l’irl. J’étais revenue en septembre 2012 pour ne partir définitivement qu’en 2023. Plus d’un tiers de ma vie.

Et puis récemment, je suis retournée sur Facebook. Et j’ai commencé à tout supprimer. 2026 deep cleanse. J’avais commandé une archive aussi, mais je ne l’ai pas téléchargée tout de suite et elle a périmé. Je n’ai quasiment plus rien sur Facebook ni aucune trace de ce que j’ai eu et écrit. Tant pis.

Je sais pas si la gen Z se rend compte de ce que c’est que de voir arriver facebook à ton entrée au lycée *shh laisse mamie parler*. Tout le monde s’en est créé un si rapidement. Les pokes étaient constants, les albums étaient des photodumps affreux de tout et de rien, de flou et de cringe. Bientôt les posts sur myspace devenaient plus rares. Il n’y a pas eu tout de suite de messagerie, c’est arrivé en 2008, alors MSN Messenger aussi a fini par s’effacer. Oui, je n’ai pas eu de blog (cf. mon premier post), et oui je n’échangeais pas tant sur MSN, mais par proxy ou par manque c’était aussi ma vie, et FB a sans doute un peu comblé cela. Pourtant mon premier compte, à peu près à la même période que Twitter, j’ai décidé de le supprimer. Mais pas pour les mêmes raisons. À l’époque, j’étais décidée à effacer de ma mémoire et de ma vie toute trace du lycée, de mon adolescence (que je refusais d’appeler comme telle). Et pareil, je suis revenue en 2012, un peu par dépit. Aujourd’hui je regrette de ne pas avoir ces archives des années 2000.

Arrivée là, Facebook n’était déjà plus grand chose. À la fois irrémédiablement présent et en même temps pour quoi, des événements, des anniversaires. Et messenger a servi encore un temps, avant que Whatsapp (éventuellement racheté par Meta) ne couvre tout. Instagram servait déjà à publier, cette fois de manière plus curated (et je n’ai jamais associé mon Insta et FB). Aussi mon profil coquille vide est finalement assez représentatif de comment j’ai considéré le réseau. Au fur et à mesure que FB a étendu ses fonctionnalités, j’ai rétracté mes activités.

Par un hasard de LinkedIn, où je cherchais le profil d’une personne pour le taf, j’ai repensé à une fille du lycée. Elle lui ressemblait, ça m’a troublé. Alors, je me suis adonnée au passe-temps favori des millenials, retrouver quelqu’un sur internet.

Today, we will sell our uniform
Leave together, leave together
We played hide-and-seek in waterfalls
We were younger, we were younger

Syd Matter – Obstacles, 2005

Malheureusement, je ne me souvenais plus de son nom. Ce n’est pas dans mes 200 amiEs facebook que j’allais la retrouver, Noémie. Contrairement au reste de ma génération qui atteignait les 1000 amiEs au gré de leurs études, voyages et aventures en tout genre, j’avais rayé de la liste toute une partie de ma vie. Donc je suis allée dans la liste de ces amiEs qui en avaient tant. En vain. Elle était d’un cercle assez éloigné du mien finalement. Notre relation, faite de soirées éméchées et de quelques sorties furtives n’avait pas forgé de lien auprès des quelques personnes qui avaient pu la connaître. Elle n’était pas dans ma classe, pas dans le même cursus. Je scrolle, les noms passent, certains que je reconnais, que sont-ils devenus ? Tout le monde a son profil verrouillé. On est trentenaires, on se protège depuis des années maintenant. Quelques images tout de même, quelques posts des années 2010 qui n’ont pas été rendu privés.

Je rends visite à d’autres, certains profils que je n’ai pas vu depuis plusieurs années, mais les choses semblent figées, muettes, les photos de profil datent. Je reproduis dans ces circonstances la nostalgie de ce qui n’a pas vraiment été, sans pouvoir vraiment aller de l’avant. Les crasses, les méchancetés, les sentiments non avoués, non réciproques. Il n’y avait pas tant de personnes que j’avais aimé ou apprécié, c’était précieux, et j’étais bête.

Aujourd’hui évidemment je regrette cet effacement, la rupture brutale. Mes souvenirs propres, pas seulement numériques, sont grignotés par l’oubli. Pourtant certains restent, certains liés à Noémie. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces soirées, peut-être le premier milieu un peu ouvertement queer que j’ai fréquenté, et où j’étais peut-être un peu plus moi-même loin des affres de ma classe ou de ma famille. Je me souviens de prénoms, de visages et d’histoires. Je cherche, mais retrouver une Alice, une Chloé sans nom, sans relation commune ou si peu… Ces personnes ont-elles même encore FB ? Enfin je me souviens d’un prénom, assez rare celui-ci, et coup de chance, lui je le retrouve dans la liste d’une amie. Encore plus surprenant, ses contacts sont visibles ! Elle est là, Noémie. Son nom de famille me saute aux yeux, comment avais-je pu oublier.

Je la reconnais immédiatement, elle doit avoir changé je m’en rends pas compte. Il y a des photos disponibles, des commentaires, des statuts. Une fois de plus un compte ouvert, ça renforce le throwback. Je vois son parcours, elle a totalement changé de carrière c’est impressionnant. Son LinkedIn claque (oui j’ai écrit cette phrase). Elle s’est mariée.

Juste avant la CoVID, des camarades de promo du lycée souhaitaient organiser une reunion, des retrouvailles, pour les 10ans. La perspective d’un tel événement me mettait en PLS. J’avais été ajoutée au groupe facebook. Je n’ai rien publié, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’aller voir, comme à l’époque des blogs, puis des spotted. J’avais peur, j’en avais des crises d’eczéma et d’anxiété. C’est peut-être après cette époque aussi que j’ai commencé à reprendre contact avec quelques personnes, celle que j’avais considéré ma meilleure amie pendant un temps et celles que j’avais toujours admirées, de la 6e jusqu’à aujourd’hui.

Je n’ai pas vraiment quitté mon village. Il y en a qui partent loin, refont leur vie, ont des carrières. Je n’ai jamais vraiment bougé. J’ai passé quasiment toute ma vie dans un rayon de 6km de là où j’ai grandi. Bon ce village est Paris. Mais il n’empêche. Je ne dis pas ça animée par un quelconque regret, ou plutôt si, ils sont nombreux, mais ils ne remettent pas en cause qui et où je suis aujourd’hui.

Aussi je vois le visage de Noémie et je souris, les larmes aux yeux, de toute la tendresse et l’amitié que je porte à ces fantômes. Je suis heureuse, et heureuse pour elle. Je déborde enfin d’affection, mais c’est trop tard. Et puis je me dis qu’enfin les enfants vont bien.

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