Andrea Gibson est décédé·e. C’était le 14 juillet dernier. J’ai appris la nouvelle comme sans doute beaucoup de gens via Tiktok, via des commentaires TikTok, des gens qui parlaient d’Andrea au passé. Cela faisait des années qu’Andrea Gibson partageait ses poèmes et pensées en courtes vidéos. Après son diagnostic de cancer des ovaires en 2021, son visage s’était émacié et iel couvrait sa tête d’un bonnet, souvent, dehors sous une lumière froide comme si c’était toujours une aube d’hiver, un rituel matinal qui nous faisait entrer dans une intimité précieuse.
Je n’ai pas pu retenir mes larmes.
Some unconscious part of me aware that I had a pulse,
that I was alive.Andrea Gibson – Orlando, 2017
Je ne connaissais pas Andrea plus que ça, à part lae suivre sur ce réseau. Je ne lisais pas sa newsletter ; la première que j’ai lue fut celle écrite par sa compagne deux semaines après son décès, où elle partageait son adieu en chanson. Je n’étais pas dans son univers, je ne partageais pas la vulnérabilité de son lectorat qui se confiait sur leurs propres douleurs, je ne retenais que quelques mots, comme des lucioles qui font mon ciel. Et c’est une constante amère de ne retenir de toutes les vies qui passent que quelques images et mots fugaces, des souvenirs qui ne sont pas les leurs non plus. Petit à petit ils constellent la nuit, sans qu’il ne fasse jamais tout à fait jour. Et il manque cruellement de ne pas former communauté autour des sentiments qui restent et qui brûlent, solaires. La rage, l’injustice, l’amour. Nous avons pourtant tellement de personnes sur qui compter, et qui doivent Nous attendre.
Alors que cette dernière newsletter était publiée, Nous étions réunies, 3 couples de lesbiennes, pour l’exposition Nous Autres au Bal. Former communauté, et que les sentiments restent, j’espère. C’est comme ça qu’on crée du lien, non ? Et puis ça donne envie de lutter, pour nos vies.
L’exposition, guidée par les textes d’Hélène Giannecchini, présente le travail photographique de Donna Gottschalk1 et celui de Carla Williams. Les clichés de Donna Gottschalk sont des témoignages particulièrement émouvants et puissants de la communauté lesbienne dès la fin des années 1960, avant Stonewall. Elle prend en photo ses ami·es, les réunions militantes, sa famille en particulier sa sœur trans Myla, mais aussi les personnes queer qu’elle aide et héberge.
La figure de Marlene se détache durant mon parcours dans le sous-sol du Bal. J’ai appris l’existence de Marlene en même temps que sa probable disparition, dans un texte qui m’a immédiatement fait pleurer. Où es-tu Marlene Elling ? Je suis heureuse de connaître ton nom. Tu n’es pas une inconnue dans les archives de Sébastien Lifshitz. Ta meilleure amie t’a gardée avec elle, à travers ses photos. Elle dit que dans ta dernière lettre, sur la route au début des années 2000, tu lui annonçais avoir un cancer. Où es-tu partie ? As-tu lutté, as-tu survécu ?
Ma gorge est nouée, la bienveillance de la photographe, les parcours d’anonymes qui n’en sont plus. J’ai longtemps cru que les paroles d’Eleanor Rigby étaient « All the lovely people« , presque volontairement j’effaçais le nœud tragique de la solitude. Qui êtes-vous, d’où venez-vous, et comment entrez-vous dans nos vies ?
Dans la librairie après l’expo, je me dis que l’ouvrage d’Hélène Giannechini, Un désir démesuré d’amitié, porte bien son nom. Si j’écrivais plus souvent sur ce blog, ce serait pour vous parler de ce que je n’ai pas lu ou vu. Il faudrait donc également parler de Sorry Baby d’Eva Victor, ou plutôt, se contenter de ce qu’a dit Pauline Le Gall de ce film sur l’amitié, « qui sait capter cette tristesse que l’on ressent quand on comprend qu’on ne peut pas arracher la douleur de l’autre ». Peut-être que j’en ferai l’expérience un jour /du livre, du film, de la douleur/, mais avant tout être une amie ici pour vous.
Cela fait des mois que je n’ai pas écrit. En cela j’ai l’impression de manquer à un rôle, que je me suis imposé et que personne n’attend de moi, mais ainsi par la négative je réponds à celui de mère. Enfin, j’écris à côté de toi mon enfant. Tu dors paisiblement, tes yeux s’ouvrent brièvement et tu ne cries pas, tu regardes dans la pénombre de la chambre, tu me trouves. J’aimerais te dire que tout ira bien avant que tu ne te rendormes. Cette nuit, j’ai fait un cauchemar où je te perdais dans une guerre atomique.
Il y a 9 ans déjà, je n’avais pas réussi à jouer à That dragon, Cancer. Alors aujourd’hui… Toi tu vas bien, aujourd’hui. D’autres l’affrontent, ce dragon.
Il y a quelques semaines (Andrea disparaissait je ne le savais pas)… D’abord au bord de la piscine puis au bord de l’océan. L’eau trop froide, le soleil trop violent, les corps trop fragiles, il faut se protéger. Couvre-chef et vêtements anti-UV. Protection FPS. Le samedi encore tu portais un chapeau crabe, tu étais pourtant loin de la Manche petite moussette. Mais tu étais là avec nos amiEs, et D. qui a pu baigner ses pieds. Le lundi en Atlantique ta première eau salée. J’ai peur de la noyade et du soleil et de la marée qui monte. Tu n’as rien à craindre, nous sommes là.
Loin de toi M. une Bretagne entre nous, mais les mêmes protections, j’espère tout de même que tu as passé un bon moment avec S. (c’est une carte postale un peu tardive si tu me lis).
Je suis là pour toi. J’espère que tu le sais. Comme ses amies pour M., comme ses enfants pour D. J’espère que vous le savez. Cette communauté est trop belle, qu’elle vive et Vous nourrisse ! Mais ce ne sont pas nos corps qui luttent et qui donnent, s’empoisonnent. Facile à dire, ne savoir dire que « Courage ». Je n’ose imaginer la solitude et la détresse et la violence. Quelle révolution contre le cancer et ses alliés ? Je pense au cri de Fleur Breteau à l’Assemblée. Prenez nos bras, prenons les armes !
Je relis également les zines Corps Mecha de Lucie Ronfaut-Hazard : les fluides les machines extensions et lignes de vie cordons nos mères nous mères, et quels récits SF pour mieux vivre et re/p/rendre le contrôle.
Et les un·es pour les autres. Autant de traversées qui forment un pont.
Je tisse précautionneusement des fils entre les récits d’inconnu·es et de mes proches, comme si ces liens renforçant l’amour que l’on se porte finiraient par piéger le malheur, comme la corde tressée retenir la chute, les rets briser la marée, comme si et si mais si
Pour la vie
- Si vous n’aviez pas suivi le voyage de Magali Lesauvage qui a traversé l’Atlantique à sa rencontre l’an dernier, un superbe article : https://www.lequotidiendelart.com/articles/26041-donna-gottschalk-photographe-l-instant-affectif.html ↩︎