Transition, poil au menton

« Bonjour monsieur »

« Merci monsieur »

Do I have something on my face?
Yeah.

J’veux dire… Je le sais qu’il y a un truc là, un dessin de mes traits, une ombre de barbe… Quelque chose qui ne colle pas, pire, qui me colle à la peau.

Chaque marque faite par les attentions déplacées à me genrer est comme un poil de barbe, dur et qui viendrait se planter vers l’intérieur, se créer son nid sous ma peau et refuser qu’on l’en déloge. Je sens cette présence en permanence, et je voudrais frotter, frotter, frotter pour que ça parte.

Comme Lady Macbeth, je crois à une tâche que je ne peux pas voir partir, qui me hante et me ronge… Mais de quoi suis-je coupable ? Les doigts filent et se crispent entre les phalanges allongées qui s’entrechoquent, les ongles viennent dangereusement s’attaquer à ma gorge et à mes joues. La tâche ne part pas. Cette tâche, elle est là, physique, indéniable. Une croix sur mon existence. Je veux, je vais la changer. Cette croix. Cette existence. Les hormones, l’épilation, comme un baume apaisant. Mais pour l’instant, je dois voir la tâche comme les gens la voient, une norme, un motif d’une régularité inaltérable, et l’on me genre au masculin. La tâche de l’assignation, et moi qui ne comprends plus, car je ne suis plus résignée.

Quand je me vois dans le miroir, j’arrive à me projeter, à passer outre cette agression physique venue de l’intérieur. Mais je me prends des claques verbales, chaque jour, et la mâchoire serrée, chauffée, je veux arracher cette peau.

Je ne comprenais pas vraiment ma sœur, qui obsessionnait, commença à s’épiler la moustache dès les premiers signes de puberté. Pendant un temps il n’y en aurait pas pour moi, ou peut-être. Peut-être que je ne la voyais pas. On m’appelait encore parfois mademoiselle quand je me présentais à la caisse. S’excusaient-ils ? Les reprenais-je ? Le ton était innocent, un jeu bon enfant. J’avais les traits doux, une peau de pêche. Les filles me jalousaient car je n’avais pas d’acné, et moi je les jalousais de ne pas être du cercle.

J’ai passé l’adolescence, et les années qui ont suivi, à refuser de me raser. Enfin, de me raser « comme un homme », comme dans les pubs. La pilosité n’était pas précoce, ni importante, duveteuse simplement. Et puis de vrais poils sont venus gangrener mon visage. Un à un je les arrachais à la pince, ils ne repousseraient pas. Un à un j’arrachais les briques d’un corps qui voulait m’emmurer. Comme un homme, avec de la mousse, un vrai rasoir. J’ai tenté, une fois, j’avais 19ans (je crois). Un petit ami de ma mère laissait ses affaires près du lavabo. Je me suis dit que ça ne devait pas être si différent de quand on s’amusait avec les bulles dans le bain, enfant. Et puis j’ai vu comment j’étais, pour les autres, adulte, passé du mauvais côté à l’adolescence. Pas tom boy mais bad boy… Mauvais dans mon rôle de garçon.

Pendant des années, je me suis rasée avec des rasoirs jetables, et sans mousse à raser. Pourquoi investir, pourquoi entretenir un rituel que de toute façon je n’allais pas perpétuer : mon corps allait bien comprendre que ce n’était pas the way it was supposed to be.

Ce poil, celui que j’associe au masculin, celui qui me trahit quand le fond de teint s’épuise, il ne devrait pas gêner ni genrer. Femmes à barbe, hommes nubiles, cis ou trans. Mais la blessure est là, comme un million de petites plaies et de rappels d’une inadéquation.

Je ne suis plus résignée, à attendre de moi, de mon corps et de ma pensée telle qu’elle a été modelée, une passivité exemplaire, qui me dépouille de l’existence. J’assigne, je désigne. Il faut des mots pour tout, et pour ma vie ce seront donc les miens.

Titre
Transition, poil au menton
Date
9 mars 2018
Version d'origine
Tumblr
Langue
Français
Collections
Textes Tumblr